Stéphanie Solinas

Formée à la photographie à l’ENS Louis-Lumière et docteure en arts plastiques, Stéphanie Solinas mène une carrière très dense depuis une quinzaine d’années, mêlant différentes disciplines autour de la photographie, son véritable point d’ancrage.

Ses œuvres sont autant d’enquêtes pour lesquelles l’artiste récolte des traces, interroge des témoins et propose au visiteur de se tenir au centre de ce faisceau d’indices. La notion d’identité est très présente dans son travail et Alphonse Bertillon, père de l’identité judiciaire, l’une de ses références.

J’ai déjà évoqué Stéphanie Solinas, à l’occasion de sa participation à l’exposition L’invention de Morel ou la Machine à images à la Maison de l’Amérique latine en mars dernier. D’autant qu’elle y présentait une série intitulée Le Pourquoi Pas ? en référence à Charcot, une investigation sous forme d’enquête de présences invisibles en Islande (2014).

Dans le cadre de Photo Saint Germain 2018, Fanny Lambert et Valérie Fougeirol, mettent en scène ses récents travaux à la galerie Gradiva sous le titre Haunted, Lost and Wanted.

Pensionnaire de la Villa Medicis à Rome cette année, Stéphanie Solinas y a sondé la valeur des miracles italiens dans son projet  L’inexpliqué, deuxième volet d’une exploration de nos identités et de nos croyances ouverte avec  Le Pourquoi Pas ? .

L’artiste revisite l’imagerie religieuse chrétienne à la recherche des figures mythiques, des présences invisibles symbolisées par les anges et les archanges.
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Stéphanie Solinas, L’Inexpliqué – Revenants, 2018.
Jésus enfant d’après Le Caravage, La Madone des Palefreniers, 1506, Galerie Borghèse, Rome – Tirage baryté argentique noir et blanc et tirages chromogéniques, 60 x 80 cm © Stéphanie Solinas

L’exposition présente également des œuvres de la série Déserteurs 2008-2013, qui répertorie les reliquats des portraits photographiques de défunts qui ornaient les tombes du cimetière du Père Lachaise et que le temps a détruit.

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Stéphanie Solinas, Déserteurs, 2008-2013. Vue de l’exposition Haunted, Lost and Wanted, galerie Gradiva, décembre 2018. (c) Stéphanie Solinas.

L’ensemble de l’exposition, magistral, se déploie sur deux niveaux dans un prestigieux hôtel particulier du XVIIe siècle face au Louvre. Un magnifique escalier à double révolution conduit à des salons en enfilade avec vue sur la Seine, véritable écrin pour les oeuvres de Stéphanie Solinas.

A voir absolument !

Exposition du 6 novembre 2018 au 11 janvier 2019

GALERIE GRADIVA

9, Quai Voltaire – 75007 Paris

Du lundi au vendredi de 10h à 18h30

Exceptionnellement ouverture le samedi 8 décembre de 11h à 17h

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A PP RO CHE

Un salon à taille humaine, plus intime qu’une grande foire, et construit comme une exposition, c’est ainsi qu’Emilia Guenardi et Elsa Janssen, les co-directrices, définissent le salon A ppr oc he (avec cette typographie particulière), un salon indépendant qui réunit 14 artistes issus au monde des arts plastiques et de la photographie dans un hôtel particulier. La première édition en 2017 était prometteuse, la deuxième vaut vraiment le détour.

Au salon A pp ro che, l’objet photographique est multiple et intrigant. J’y ai particulièrement apprécié des travaux à partir de recyclage d’archives.

A commencer par celui d’Emmanuelle Fructus, qui, avec son œil d’iconographe, collecte depuis plus de dix ans des photographies de famille anonymes délaissées. Touchée par la pauvreté de ces images, elle les récolte afin de leur donner une seconde chance, une nouvelle vie. Telle une couturière, elle découpe patiemment, inlassablement ces personnages photographiques avec de petits ciseaux. Ses acteurs incongrus proviennent de la fin du XIXe siècle comme des années 1970. Elle extrait ces formes humaines de leur contexte pour les classer selon leur densité, leur brillance, leur colorimétrie sur de petits cartons blancs de forme rectangulaire où chacun est repositionné dans un espace neutre et sans histoire. Un nouvel ordre des choses. Sortes de listes de présences humaines, ces collages, photomontages, deviennent des tableaux qui parlent de notre Histoire, de celle des disparus.

01 EMMANUELLE FRUCTUS_Un livre une image

L’autre série qui a retenu mon attention se nomme No more, no less et elle est signée Thomas Sauvin et Kensuke Koike. De quoi s’agit-il ?

Thomas Sauvin est un collectionneur et éditeur français vivant à Pékin. En 2009 il se lance dans une aventure hors du commun : récolter des négatifs abandonnés dans une zone de recyclage au nord de Pékin et destinés à être détruits. Il rachète au kilo des sacs entiers, sélectionne, retravaille et classe plus d’un demi-million de photographies anonymes réalisant à lui seul l’un des travaux d’archives photographiques les plus importants en Chine.

Thomas Sauvin a confié à l’artiste japonais Kensuke Koike un cahier retrouvé sur un marché, ayant appartenu à un étudiant chinois en photographie d’une université de Shanghai dans les années 1980, qui réunit des négatifs, tirages argentiques et commentaires manuscrits d’un professeur anonyme. Kensuke a déconstruit l’image par découpages et collages minutieux en suivant une règle formelle : rien n’est retiré, rien n’est ajouté. Ainsi No more, no less présente de nouvelles épreuves argentiques réalisées à partir des négatifs originaux. Ce travail sublime nous rappelle que la photographie est avant tout une expérience.

02 THOMAS SAUVIN & KENSUKE KOIKE_a ppr oc h e section

Notons aussi la première participation de la galerie Thierry Bigaignon avec le travail de Vittoria Gerardi qui nous propose une expérience visuelle et mentale du paysage.

On peut découvrir en avant-première quelques pièces de son dernier projet autour de Pompei. Elle a piégé dans le plâtre un tirage d’une photographie qu’elle a prise in situ, comme les habitants restés figés dans la lave du Vésuve. Surprenant !

02 VITTORIA GERARDI_Galerie Thierry Bigaignon

Courez-y vite !

 

a ppr oc he

Le Molière

40 rue de Richelieu – 75001 Paris

Horaires d’ouverture au public, sur réservation :

Dimanche 11 novembre de 13h–17h

Réservations sur approche.paris

Pentti Sammallahti

Depuis quelques années, et notamment depuis sa rétrospective aux Rencontres d’Arles en 2012, le photographe finlandais Pentti Sammallahti, né en 1950, s’est imposé comme une des références de la photographie noir & blanc. Ses paysages, ses lumières d’aube ou de crépuscule, ses panoramiques l’ont consacré comme un des grands classiques. Plutôt que les humains, ce sont souvent les animaux qui constituent le sujet de ses photos et parlent de la vie, comme s’il préférait la nature sauvage à la compagnie des hommes.

visuel 6 Pentti Sammallahti

Solovki, mer Blanche, Russie,1992.
©Pentti Sammallahti / Courtesy galerie Camera Obscura

Sammallahti tire lui-même toutes ses photos avec une grande technicité, « c’est une tâche aussi importante que la prise de vues, souligne-t-il. Je suis un artisan, cela me semble naturel et évident »

Je partage totalement l’opinion de Michaël Houlette, directeur de la Maison de la Photographie Robert Doisneau où se tient actuellement une très belle exposition :

Cette œuvre, discrète et pourtant considérable, garde ses distances avec la voracité visuelle de notre époque. Elle nous emmène avec elle bien loin des formatages et des lieux communs et nous fait ainsi un bien fou : pas de méthode, pas de sujet de prédilection (la grâce des animaux peut-être), pas de système, juste une immersion dans la beauté du vivant et du pas grand-chose, dans le silence, dans le moment et sa perfection candide.

visuel 2 Pentti Sammallahti

Moscou, 1980
©Pentti Sammallahti / Courtesy galerie Camera Obscura

Autant dire que chacune des expositions de Pentti Sammallahti est un moment rare et précieux qu’il ne faut surtout pas manquer, et deux sont à découvrir en ce moment.

La Maison Robert Doisneau à Gentilly présente actuellement une soixantaine de magnifiques tirages réalisés par le maître : paysages, souvent avec animaux. Une place particulière est accordée aux oiseaux au moment où les éditions Xavier Barral lancent une nouvelle collection intitulée Des Oiseaux reproduisant, dans un premier opus, les oeuvres du photographe.

Surprise : une série de personnages réalisée à Tallinn, en Estonie qui montre une sortie de bureaux en 1981. Ce qui prouve bien que le photographe possède un registre bien plus étendu que ce que l’on connaît de lui.

Les photographies présentées de Pentti Sammallahti s’étalent sur plus de trente ans, de 1979 à 2011et pourtant elles sont quasiment impossibles à dater, en raison de l’intemporalité de la Nature bien sûr mais surtout de la constance de son regard.

Quant à la galerie Camera Obscura, qui représente l’auteur, elle consacre pour la quatrième fois une exposition personnelle à Pentti Sammallahti avec des oeuvres nouvelles ou inédites, et un choix accompagnant le nouveau livre des éditions Xavier Barral.

Ce travail engendre la sérénité. Ne surtout pas s’en priver !

 

Jusqu’au 13 janvier 2019

Maison de la Photographie Robert Doisneau

1, rue de la Division du Général Leclerc – 94250 Gentilly

Du mercredi au vendredi de 13h30 à 18h30

Samedi et dimanche de 13h30 à 19h00

Fermée les jours fériés

Entrée libre

 

Du 26 octobre au 29 décembre 2018

Galerie Camera Obscura

268 bd Raspail – 75014 Paris

Du mardi au vendredi de 12h à 19h

Le samedi de 11h à 19h

Entrée libre

 

Des Oiseaux

Editions Xavier Barral

Textes : Guilhem Lesaffre

120 pages -100 photographies environ

Format : 20,5x26cm

ISBN : 978-2-36511-208-6

En vente : 35 €

 

 

 

 

 

 

La Santé de Mathieu Pernot

« La Santé », seule maison d’arrêt à Paris intra-muros, a été construite en 1867 dans le 14e sur le site d’une maison de la santé. Elle a connu des prisonniers célèbres, comme le poète Guillaume Apollinaire (1911), Léon Daudet, Jean Genet ou le gangster Jacques Mesrine, qui s’en évade en 1978.

Sachant que la prison allait partiellement fermer à partir de 2014 pour d’importants travaux de rénovation, Mathieu Pernot réussit à convaincre l’administration pénitentiaire de l’autoriser à photographier les bâtiments désertés avant leur destruction.

En avril 2015, alors que les derniers détenus venaient d’être transférés vers d’autres établissements pénitentiaires, il photographie l’ensemble du bâtiment et parcourt l’intégralité des cellules pour y inventorier les graffitis inscrits sur les murs et prélever les images qui y étaient encore accrochées. Puis à l’automne 2015 il photographie le chantier de démolition.

_MG_9823la santé, 2015 ©Mathieu Pernot

Mathieu Pernot observe avec son appareil l’architecture de cette prison, cherchant la bonne distance, passant de la structure à l’individu, sans les individus. En faisant dialoguer ses photographies avec des inscriptions et images prélevées sur les murs, il fait le récit à plusieurs voix de cette vie intérieure. La simplicité et la rigueur de son regard permet l’incarnation de ces existences absentes, locataires involontaires de ces lieux contraints. Sans voyeurisme ni morale, dans une oeuvre qui se joue sans acteurs par l’unique trace de leurs existences, il semble nous conduire, tel un archéologue, au coeur d’une civilisation connue de tous et pourtant invisible de notre histoire.

‘‘Qu’est ce que l’enfermement ? Comment faire exister une certaine forme de liberté sur les murs derrière lesquels on se trouve enfermé ?’’ Tel est le vrai sujet qu’il interroge avec ce travail.

L’exposition actuellement présentée au CENTQUATRE-PARIS présente des photographies de coursives de la prison et la vidéo intitulée Promenade de Santé (5’27”). Dans ce film, Mathieu Pernot parcourt l’ensemble des bâtiments de la prison de la Santé et nous invite à découvrir le lieu peu de temps après le départ des détenus. Ce film montre également le prélèvement par l’auteur des documents laissés par les détenus sur les murs de leur cellule et constitue une forme de modus operandi de l’ensemble du travail.

L’Installation Archives de la Santé (2015) est constituée de textes retranscrits et d’images prélevées dans les cellules. Ces archives mettent en forme des récits multiples et le portait en creux de ceux qui se trouvèrent enfermés derrière ces murs. On y trouve des photos pornos ou religieuses, des posters de montres ou de voitures de luxe …

muscu 2015 ©Mathieu Pernot(1)

Au centre de la salle, L’Atlas troué, installation de cartes prélevées dans les cellules, cartes du monde, de pays ou de villes. Certaines d’entre elles, disposées sur les portes, sont trouées en leur centre pour permettre aux gardiens se trouvant dans la coursive de voir l’intérieur de la cellule à travers l’oeilleton.

Enfin, au coeur des photographies de Mathieu Pernot sur la démolition des bâtiments de La Santé, Les Peintures cassées, 24 peintures sur bois réalisées par des détenus dans le cadre d’un atelier d’art plastique. Collées sur un mur et promises à la disparition, ces peintures, cassées au moment du chantier, il les a réparées en agrafant ensemble les morceaux.

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L’ensemble est poignant, à voir absolument !

Lauréat des prix Nadar en 2013 et Niepce en 2014 (qui, je le rappelle, sont décernés par l’association Gens d’images), Mathieu Pernot est l’un des photographes majeurs de sa génération avec ses travaux au long cours à l’opposé des photos au kilo postées chaque jour sur les réseaux sociaux. Ses photographies sont toujours croisées avec des documents d’archives, des albums de famille, des cartes postales anciennes. Il a notamment travaillé sur l’hôpital psychiatrique de Picauville, dans la Manche, avec l’historien Philippe Artières, travail qui avait été exposé à la maison rouge (cf mon article de février 2014).

Mathieu Pernot s’inscrit dans la lignée des photographes documentaires, comme Etienne Atget ou August Sander. Ses photographies sont la mémoire de ce qui va disparaître, c’est-à-dire indispensables !

Jusqu’au 6 janvier 2019

Le CENTQUATRE-PARIS

5 rue Curial – 75019 Paris

01 53 35 50 00

 

La Santé

Photographies Mathieu Pernot

Introduction de José-Manuel Gonçalvès
Préface de Mathieu Pernot

Relié, 21 x 28,5 cm
128 pages – 75 photographies couleur

Editions Xavier Barral

35€

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Les Portes de glace de Juliette Agnel

Labanque est le centre de production et de diffusion en arts visuels de la Communauté d’agglomération de Béthune Bruay Artois Lys Romane (Pas-de-Calais). Son nom vient de son installation en 2007 dans l’ancienne Banque de France, bâtiment aux espaces insolites et divers : salles des coffres, espace des guichets avec son comptoir en marbre, mais aussi appartement de fonction du directeur, soit près de 1525 m² dédiés à l’art contemporain.

Labanque s’intéresse à tous les champs de la création contemporaine (peinture, photographie, sculpture, vidéo, installation, etc.). Chaque année elle présente une grande exposition collective (de septembre à février) et trois expositions personnelles d’artistes (de mars à juillet). Des visites, des ateliers et des rencontres sont programmés pour chaque exposition.

Je vous parle de Labanque en raison de l’exposition Vertiges, troisième volet de La Traversée des inquiétudes, Une trilogie librement inspirée de la pensée de Georges Bataille par Léa Bismuth curator et critique d’art.

L’exposition déployée sur les quatre niveaux réunit des oeuvres en prêt, notamment de Daniel Pommereulle mais également des productions artistiques inédites dont celles de Juliette Agnel.

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Juliette s’est rendue au Groenland l’hiver dernier dans le but de continuer sa série de paysages nocturnes. Dans ses bagages, matériels ou imaginaires, des œuvres de Paul-Emile Victor, Marcel Griaule, Jules Verne, Victor Segalen, Jean Rouch, et toute la curiosité, la fougue et l’inventivité d’un Commandant Charcot, personnage qui nous réunit. Mais les conditions climatiques extrêmes l’ont amenée à faire autre chose et le résultat est magique ! C’est ainsi que sont nées Les Portes de glaces, série de six photographies, invitation à rentrer dans l’immensité du Groenland, et de ses icebergs, témoins « d’un paysage de l’extrême ».

Chaque photographie est réalisée au moyen format numérique depuis un bateau, puis retravaillée, en un ressassement du médium photographique lui-même.

05 - Porte V

Le passage au négatif, souvenir de l’argentique, évoque les négatifs anciens sur papier salé ou albuminé. Juliette Agnel a le don de traverser l’histoire du médium photographique entre photographie de facture primitive (la magie du sténopé) et dispositifs contemporains (des caissons lumineux éclairés par des Led).

03-Porte III

Je me vois en effet comme une expérimentatrice ou exploratrice de la matière photographique, mais certainement pas des premiers temps de la photographie puisque les expérimentations n’ont jamais cessé. D’autre part, en ce qui concerne mes expériences, par exemple avec la camera obscura numérique, elles ne pourraient pas avoir eu lieu si le numérique n’existait pas. Je manipule la matière photographique grâce à tous les outils qui existent, peu importe à quelle histoire ils appartiennent, tant qu’ils m’aident à fouiller et transformer le réel. J’aime avoir la liberté et le choix.

Cette exposition vaut vraiment le déplacement jusqu’à Béthune, sans oublier de passer au Louvre Lens !

Jusqu’au 10 février 2019

44 place Georges Clemenceau
62400 Béthune

Du lundi au dimanche de 14h à 18h30

Tarifs : 6 euros (tarif plein), 3 euros (tarif réduit), gratuit sous conditions et chaque premier dimanche du mois

Les Photaumnales

Organisée par Diaphane, pôle photographique en région Hauts de France, la 15ème édition des Photaumnales, dans une année de commémorations multiples (1918-1968 …), interroge elle aussi la relation mémorielle de la photographie à l’histoire, en confrontant des approches multiples et variées sur ce thème. Où loge la mémoire, tel est son titre, explore la diversité des relations qu’entretient la photographie avec le temps.

Au programme : 27 photographes présentés dans des expositions thématiques ou monographiques, de nombreuses visites et ateliers proposés dans le cadre du programme d’éducation à l’image afin de permettre à un large public de découvrir la multiplicité des approches artistiques et de mieux comprendre le langage des images.

Plusieurs photographes que j’apprécie particulièrement et que je suis depuis longtemps sont présents cette année aux Photaumnales.

Ambroise Tézenas a enquêté sur le phénomène, connu dans le monde anglo-saxon sous le nom de dark tourism, qui consiste à visiter des lieux marqués par la tragédie. Du massacre d’Oradour-sur-Glane en 1944 jusqu’aux ruines du tremblement de terre de la province du Sichuan en Chine, en 2008, Ambroise traverse le XXe siècle en passant, entre autres, par Auschwitz, le Cambodge, le Rwanda, l’Ukraine ou Tchernobyl. Il dresse un état des lieux de ces voyages organisés d’un nouveau genre, qu’il résume d’une phrase : « Ici, on vient vérifier un cauchemar ». J’ai déjà eu l’occasion de commenter ce travail en juillet 2015 à l’occasion de son exposition aux Rencontres d’Arles.

I was here / Tourisme de la désolation

© Ambroise Tézenas. Voyage à Tchernobyl, Ukraine, 2008.

Sophie Zénon dont j’ai parlé à plusieurs reprises présente Pour vivre ici, titre emprunté à un poème de Paul Eluard, un film qu’elle a réalisé au cours d’une résidence de création en 2017 (Abri mémoire, Uffholtz) sur le site vosgien du Hartmannswillerkopf (HWK), haut lieu de la Première Guerre mondiale, Il aborde la question de la restitution de la mémoire d’un lieu de conflit de la Guerre de 14. A mi-chemin entre recherches documentaires et esthétiques, s’appuyant sur des travaux de scientifiques tels que botanistes et personnels de l’ONF, ce travail propose une interprétation du lieu à partir de sa forêt et une approche du site par ceux qui le vivent, le côtoient, le pratiquent. Lumières éblouissantes, paysages « vibrés », superpositions de documents d’archives et d’éléments naturels réalisées in situ, constituent la trame d’une écriture personnelle pour rendre compte tant de l’esprit des lieux que de la manière dont les hommes ont appris à vivre avec cette forêt.

Un petit accrochage de photographies (on aimerait en voir davantage) complète la projection de cette vidéo de 17mn.

Lippische Schweiz, Pour vivre ici

© Sophie Zénon. Pour vivre ici, Lippische Schweiz

A la demande de la Direction régionale des affaires culturelles de Normandie et de l’Association régionale pour la diffusion de l’image à Caen, Céline Clanet a exploré pendant deux ans les trois logements de fonction des préfets de Basse-Normandie, patrimoine national dont l’accès est interdit au public.

Partout, de longs couloirs, des salons d’apparat, des odeurs de boiseries, de

meubles anciens, et le craquement indiscret du parquet ; partout, un personnel

consciencieux occupé à repasser, servir, cuisiner, entretenir des bâtiments

classés, souvent splendides.

Toujours, la surprise de n’y voir aucune photo de famille, aucun objet personnel.

Ces lieux ne sont que les écrins secrets où dort un fonctionnaire, un soldat haut

gradé de l’Etat, qui ne fait qu’y travailler, pendant une petite poignée d’années ou

quelques mois, avant de laisser sa place au suivant.

Je connaissais surtout Céline pour le travail personnel qu’elle mène depuis des années sur le territoire arctique européen continental, qui rejoint les préoccupations de l’Observatoire Photographique des Pôles. Sa série Máze a été plusieurs fois récompensée et exposée, notamment à Bordeaux en 2016, je l’avais annoncé.

Accès réservé, Petite salle à manger - Hôtel du préfet du

© Céline Clanet. Accès réservé. Petite salle à manger. Hôtel du Préfet du Calvados, Caen

Gaël Clariana, lui, photographie les zones pavillonnaires en cours de construction. (Voir mon article sur son exposition Habiter le paysage en janvier 2014).

Olivier Grasser en parle bien :

Dans des environnements neufs et artificiels, les éléments de bâti semblent

les pièces d’un jeu d’assemblage à l’échelle monumentale, les maisons se

donnent à voir comme des coquilles vides et nues, inquiétantes ou dérisoires

par leur impersonnalité et leur ressemblance. Attentif à l’homogénéité des

couleurs d’image en image, Gaël Clariana s’attarde sur la géométrie rigoureuse

des structures et sur la nudité des surfaces, sur la manière dont le dessin des

pavillons articule un espace vide et stérile. Ces oeuvres illustrent un mode

de développement urbain parfaitement actuel. Elles sont un regard critique

porté sur l’expansion des villes en zones périphériques d’habitat individuel

et pavillonnaire, qui bouleversent l’urbanisme traditionnellement organisé en

combinaisons d’axes de déplacement et d’îlots commerçants et résidentiels.

Les photographies de Gaël Clariana fabriquent la mémoire d’espaces éphémères et généralement négligés au profit d’une vision du paysage urbain plus achevée et pérenne.

Ici bientôt

© Gaël Clariana. Ici bientôt, Résidence “Le Clos des Châtaigniers”, Amiens, 2003

Quant à Serge Clément, c’est pour moi une belle découverte. La qualité des tirages (en piézographie) et de l’accrochage ont retenu mon attention.

Serge Clément, qui vit et travaille à Montréal, a été accueilli en résidence par Diaphane en 2017, dans le cadre du partenariat avec les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie. Sa démarche documentaire donne naissance à un récit poétique.

… le regard de l’étranger sur cette urbanité, ses espaces aménagés, domestiqués

empreintes de ses lumières d’octobre, de ses effluves, de soleils évasifs

porté par les hasards, les coïncidences, des énigmes

extraits de son patrimoine architectural, historique, industriel, littéraire, filmique …

Fragments & Trans

©Serge Clément. Fragments & Trans, 2017

Tous ces artistes sont présentés au Quadrilatère

22 rue Saint-Pierre – 60000 Beauvais

Du mardi au vendredi  de 12h à 18h et samedi et dimanche de 10h à 18h

 

L’exposition d’Arnaud Chambon, dont j’ai déjà parlé en 2012 et 2015, est présentée à l’Espace Séraphine Louis à Clermont.

J’ai passé 5 mois au sein de l’hôpital psychiatrique de Clermont, dans l’Oise. J’ai

fait ce choix car cet autre, cet ailleurs que cristallise le soin psychiatrique fait

partie de ma vie depuis longtemps, et que cette immersion totale était pour moi

une façon de faire face à quelque chose.

Comme souvent quand j’arrive quelque part, je me mets en colère contre les

mots utilisés dans ce lieu. L’hôpital n’a pas fait exception a` cette règle. Au centre

de ma colère il y avait les mots de la nosologie. Parfois il m’arrivait d’utiliser les

mêmes mots et ma colère redoublait. J’ai mâché cette colère, j’ai fermé les yeux

et je suis descendu en moi pour mieux regarder ce que je voyais.

Il y eut pour moi ces déchirures devant le monde que le photographe connaît

bien, des sortes d’extases. Il y eut aussi beaucoup de difficultés et des

photographies manquées. Mais j’ai pu je crois réaliser des photographies qui

comptent pour moi. Et à chaque fois, elles me laissaient nu, perdu, sans savoir.

Je n’étais pas seul. Une centaine de personnes, dont la plus jeune avait 6 ans, ont

toutes essayé de trouver le chemin vers des photographies qui comptent pour

elle-même. Et il y eut aussi pour moi ce double bonheur de regarder l’énergie

dégagée par notre mouvement, et de vivre les photographies réalisées par

d’autres. Arnaud Chambon

Il s’agit d’une véritable installation car aux photographies réalisées par Arnaud au sein de l’hôpital viennent s’ajouter celles prises par les « malades ». Ainsi près de 500 petits tirages épousent les formes mansardées de l’espace, comme pour insister sur le caractère torturé de leurs auteurs. L’ensemble est très fort, voire dérangeant. Dommage que cette exposition soit un peu mise à l’écart.

Contre !

© Arnaud Chambon. Contre !, 2017

Espace Séraphine Louis

11 rue du Donjon – 60600 Clermont-de-l’Oise

Mercredi, samedi et dimanche de 14h à 18h

Jusqu’au 31 décembre 2018

Accès gratuit à l’ensemble des expositions

Gilles Roudière et Istanbul

L’Espace Photographique du Leica Store présente actuellement les œuvres de Gilles Roudière sous le titre Unsung song of a city.

Gilles Roudière est un photographe solaire, il transfigure le monde et opère d’étranges transsubstantiations par la lumière, par le grain explosé de ses images, par la portée de son regard fasciné et fascinant qui ne s’arrête jamais à la surface des choses, il nous entraine avec lui dans un au-delà de la photographie et de nous-mêmes.

Caroline Bénichou

Cet extrait du texte de présentation résume parfaitement l’univers de Gilles Roudière, photographe autodidacte né en 1976, qui vit à Berlin depuis 2005. Je suis son travail depuis sa première série sur l’Albanie en 2012.

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Gilles aime les voyages et pourtant ses photographies ne ressemblent en rien aux photographies de voyage classiques. Il gomme tous les aspects narratifs et anecdotiques du lieu pour ne conserver que des successions d’instants. Ses images très subjectives dressent un portrait personnel des territoires qu’il explore. On y rencontre souvent des enfants, des animaux, notamment des oiseaux … on y ressent une présence fantomatique mais pas inquiétante, juste attirante, attachante et on se laisse entraîner dans son monde imaginaire et intemporel.

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L’exposition au Leica Store rassemble une vingtaine d’images réalisées à Istanbul entre 2013 et 2015. Il faut aller admirer ses tirages, au noir intense, riches en grain et en matière.

Jusqu’au 27 octobre 2018

Espace Photographique du Leica Store

105-109 rue du Faubourg Saint-Honoré – 75008 Paris

Du lundi au samedi de 10h à 19h

Entrée libre